L’univers de Félicien
Filed Under (La vie ensuite) by Exivrogne on 30-04-2008
Quand on a l’âge de Félicien, notre système nerveux a pas trop les moyens de supporter le changement. Quand on est Félicien, alors, on en fait très peu des changements. On garde les choses bien en place, dans le loyer comme en amour, on le garde 20 ans le loyer tant qu’à faire, on badine pas avec le coeur quand on est vieux. Félicien et moi on a un bail, le mien est commercial, le sien est pour sa vie, dans ce temps-là, on a pas les mêmes craintes, on a même pas les mêmes envies. Puis l’était nerveux Félicien, changer de propriétaire, c’est la peur de se faire mettre à la porte, se faire remplacer par n’importe quoi de plus drôle que quatre murs qui sentent le vieux, des craintes plus petites aussi, pas moins importantes pour autant, des craintes comme celles de se demander s’il va bien pelleter le nouveau proprio, sinon, au moins, s’il va finir par poser cette putain de deuxième porte que Félicien demande depuis des lunes d’hier.
* * *
Notre première rencontre lui et moi en a été une de service. Pas comme un commerçant pour un client, pas comme un psy pour un souffrant, rien de ça non. Plus comme les services d’une barmaid qui écoute un ivrogne râler, ou mieux, une pute qui accepte de passer une heure à bercer un corps que l’amour a quitté. Vous le voyez là le genre de lien de service? Notre première rencontre a donc été pour que je le sorte d’une merde.
- Désolé de vous déranger monsieur l’alcolo, de dire Félicien.
- Vous me dérangez pas merci. Je suis comme la soupe Campbell, il y a un petit peu de moi dans votre vie de travail.
- Vous êtes drôle!
- C’est pas universelle comme émotion, vous le jure! Allez, comment je peux vous aider!? que je lui demande.
Il taponne au fond de sa poche. En ressort un carnet de chèques dans un étui de cuir de vieux. Il me regarde plus, il fixe le plancher, il se tape les chèques sur les doigts, puis il me dit:
- Je vois plus bien clair. Le propriétaire il veut douze chèques. Si vous pouviez… me les écrire pour moi.
L’écriture pour Félicien, j’ai compris que c’était comme ma recherche du point G, c’est pas qu’il sait pas, c’est juste que c’est trop petit. Quand j’ai eu terminé les douze chèques, il fouille dans sa poche, en sort un billet de 20$ qu’il me tend.
- Non monsieur Félicien, ça je saurais pas, je peux pas, je veux pas. Vous m’avez payé il y a longtemps, un jour je vous raconterai.
* * *
Cet hiver Félicien il a pas eu sa deuxième porte. Cet hiver un matin il a essayé de sortir. Il n’y avait rien à faire. La porte métallique était bloquée par la neige. Il a cherché mon numéro partout. Il l’a jamais trouvé qu’il m’a dit. Ça a finit par les flics. Trop petits les annuaires. J’ai rien dit, j’ai jamais même appelé un flic en renfort pour le point G.
* * *
Je parle pas beaucoup de la femme de Félicien parce qu’il y a peu à dire. Elle est jaune des pieds à la tête. Lui est arrivé une cochonnerie pour les reins. Je roulais sur le boulevard du bureau aujourd’hui. Félicien marchait à contresens sur le trottoir. Il revenait du nettoyeur. Un complet noir qu’il tenait à deux mains contre sa poitrine, le vent froid à faire chier tous les Féliciens du monde. J’ai su. Dans son regard là, il y avait une peine, celle d’un copain de plus qui est parti. Il marchait doucement le Félicien, comme déjà les pieds dans la cérémonie. Je lui ai pas dit de le garder pas loin, que quand on est vieux comme Félicien, on sait jamais quand c’est quelqu’un d’autre qui va nous le faire porter, debout ou couché, pour longtemps ou l’éternité.
J’ai roulé à penser longtemps comme ça, à être content aussi de l’une de mes phrases d’hiver au propriétaire:
“ S’ils sont une seule, une seule fois, pris dans leurs logements vos vieux, vous allez la sentir arriver de l’univers la plainte au cul!” Ils ont plus trop eu à s’en soucier depuis.

Oui