Mon vieux


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Classé sous (La vie ensuite) par Exivrogne le 14-07-2008

Ils étaient quatre. La chambre contenait cinq lits. Deux jumeaux, puis un tout seul, on dit capitaine, dans un coin de la pièce, une minuscule chambre.  La seule place libre était en haut d’un des lits de fortune, parce que dans le coin il y avait le vieux. Il occupait le seul lit sans échelle ni autre con pour vous gâcher la nuit en vous ronflant au dessus des rêves. Allez savoir pourquoi, surtout qu’il savait plus rêver le vieux, on lui aurait rien gâché.

Il avait peur de tout le vieux. Peur des hauteurs comme de la mort, peur de la vérité comme des femmes, puis peur de la vie sans bouteille, aussi. Il dormait sur la watch comme disent les gens du milieu des morts, si les bébés dorment à poings fermés, les gens qui ont peur, eux, le font les dents et les poings serrés.

C’est dans cette chambre que je suis entré, dans un drôle d’automne de 2004, ce jour d’octobre où j’ai enfin compris que pour cesser d’avoir soif, il allait me falloir arrêter de boire. On a rarement de souvenirs de notre entrée dans ces centres tellement on y arrive bourrés. C’est du lendemain qu’on se souvient, de promener nos yeux tout autour, de se demander où diable on a bien pu mettre les pieds.  Puis les tremblements qui arrivent, du manque mais d’autre chose aussi, de réaliser qu’on a fait le choix un peu con de cesser de boire et de prendre les grands moyens pour y arriver.

* * *

Quand j’ai ouvert les yeux ce premier matin d’octobre 2004, j’ai réalisé qu’on m’avait donné le lit du haut. Le vieux attendait, assis au pied du sien, patient comme tout ceux qui ont pas à prendre de verre du matin pour cesser d’avoir l’air d’une feuille aux quatres vents. Il a pris très peu de mots pour confirmer que je me rappelais de rien, m’a rappelé que j’avais choisi la veille d’arrêter de boire, que j’avais maintenant les pieds et un reste d’âme dans une maison de thérapie de type boot camp. 

Il m’a rappelé aussi que j’étais un peu con d’avoir choisi ce genre de thérapie alors que je venais là de mon plein gré. Lui c’était la cour qui ordonnait. Entre frotter la même partie d’un mur pendant des heures et se faire enculer au pen, mon vieux avait préféré la thérapie.  Je me souviendrai toujours de son étrange regard quand je lui ai dit que mon mal de vivre, mon spleen plus possible, était plus autoritaire que n’importe laquelle des ordres de cour.

Puisqu’il était arrivé un mois avant mon premier matin, j’étais sous sa charge. On avait fouillé mes bagages, j’avais 5 minutes pour prendre une douche, du reste faire très attention à moi, on peut crever du sevrage alcoolique répétait-il jusqu’à plus faim. On ne s’est jamais quitté ensuite, 6 mois jour après jour à dormir dans la même chambre, partager les mêmes repas, apprendre à comprendre et s’attacher à ce genre d’individus que vous apprenez à aimer, même s’il a défoncé la gueule de sa femme avant d’entrer. Le vieux était un vrai salaud quand il était saoul. Il est devenu un père à jeun.

* * *

Le vieux il avait peur. Cette thérapie en trois étapes, dont l’ultime était décrite comme un enfer d’une semaine, lui glaçait le sang que l’alcool protégeait plus.  La maladie l’effrayait aussi. Quand on m’a annoncé que j’avais une tumeur, c’est lui qui était là, shotgun qu’ils appelaient, son rôle était de m’accompagner à l’hosto au cas où l’envie me prendrait de plus revenir en thérapie. On a rarement le goût de sauver sa vie quand elle est peut-être supposée s’en aller.

Il a été de chacun de mes traitements, de chaque chaise de salle d’attente. Patient. Fidèle. Aimant. À vous donner l’impression de ces drôles de cabots qui restent couchés avec l’air de dormir, quand leur meilleur ami est immobile, attendant le premier mouvement pour se lever et venir vous trouver quand vous quitter le sommeil.

C’est le vieux qui m’a ramassé en hémorragie dans notre petite salle de bain de drôle de chambre. C’est lui aussi qui était là à mon réveil après l’opération. Lui aussi pour me ramener dans notre demeure de 20 souffrants qui essayaient de plus jamais boire. Lui chaque fois, silencieux, bienveillant, aimant, plein de peurs.

* * *

Une des peurs du vieux c’était la cour. Il allait d’ailleurs y passer le lendemain. Toute une nuit sans dormir, on avait l’air de deux enfants, cachés à se raconter dans la chambre, faisant silence pendant la ronde du nightman, c’était trois heures à frotter un mur se faire prendre à pas dormir en silence. Demain le juge allait décider si 3 mois avaient été suffisants pour lui. Il allait rester avec nous de toute façon qu’il a juré. Il en a besoin, il allait terminer ce programme de fou.

Il est revenu le lendemain, un peu en fin d’après-midi. Il avait plus le droit de nous adresser la parole. C’est ainsi qu’on traitait ceux qui avait fait le choix de mettre fin à leur thérapie. Ils étaient en ban, c’est même interdit de les regarder dans ces moments, sinon on peut vous faire frotter 6 heures pour vous passer l’idée de leur parler. Je me suis assis avec le vieux. J’ai pris sa main. Il regardait partout, chuchottait de pas lui parler, qu’il fallait pas. Fuck le frottage calisse! Reste vieux con, puis t’avais dit que, tu me jurais que, qu’est-ce qui te prend.

Sa femme lui manquait. Ses enfants aussi. Pas parce qu’on leur a défoncé la gueule qu’ils nous manquent pas qu’il disait. Il comprenait si mal que je reste alors que j’étais là de choix. Je suis honnête avec toi qu’il me disait. Retiens-moi pas qu’il suppliait, la gorge serrée.

* * *

Deux semaines plus tard j’ai reçu de chez-lui une toute petite lettre:

"Cher Ex-Ivrogne, il aurait voulu par dessus tout que tu poursuives ta thérapie, il te considérait comme son fils, il t’aimait tellement, il nous parlait de toi chaque jour. Je veux que tu saches qu’il serait fier de toi. Il aimerait sûrement aussi que tu poursuives tes traitements. Je t’enverrai une carte de remerciement pour te faire un dernier souvenir de lui…

-Sa femme"

C’est la dernière fois qu’il s’est serré la gorge, la corde a tenu le coup. Je le prie souvent, mon vieux. 

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