On va l’appeler Rose
Filed Under (Ex-Ivrogneries) by Exivrogne on 28-04-2008
Je crois que c’est il y a un an. Tiens, on va l’appeler Rose. La Rose d’il y a un an. Il me fallait aller chez-elle, la faute à son mari je crois, la faute à la vie aussi, débarquer là avec les deux enfants, femme aussi, question d’aller régler un truc dont je me souviens même plus l’existence.
La nouvelle elle avait frappé durement. Un cancer qui s’était jeté sur la racine de Rose. Sur la tige un peu aussi, on a décidé de lui enlever un rein, Rose a pas dit un mot, parler de toutes façons est difficile pour elle, les mots bloquent entre le coeur et les lèvres, depuis sa trachéo surtout. On y reviendra pas, c’était un autre cancer ça, sur les pétales cette fois-là.
Une vraie maman Rose, vraie pour vrai. Deux enfants, bien élevés et pas salauds pour un sous! Ils en ont même fait une grand maman pour faire durer le plaisir de la voir materner. Pour quand la petite est pas là, elle materne le mari, c’est pareil que pour avec les enfants, sauf qu’avec lui, le parc est toujours un peu plus grand.
C’est pareil qu’avec les enfants pour lui, juste un peu plus long aussi, il a peur souvent quand elle quitte son champ de vision, surtout quand il se met en tête que Dieu vient d’avoir la drôle d’idée de lui dérober! Parce que c’est une femme Rose. D’élégance et de fierté la Rose. Les yeux d’une beauté de monde avant les guerres, les yeux pour le froid aussi, pour l’amour souvent, même que si son mari faisait des mots ici, il dirait cochon là où je vous parlerais de coquinerie.
C’est il y a un an. J’amenais des fleurs à Rose. On venait de lui dire pour son cancer. On se voyait pour la première fois. Elle a pleuré longtemps. Des semaines à ne discuter qu’au téléphone. Se voir dans ce genre de coup de chiasse de la vie, c’est du shit dating qu’elle semblait dire dans ce souffle qui haletait au milieu de son cou.
Elle a fait un long silence ce soir-là. Elle a caressé ma joue comme les mamans, comme la femme aussi dont elle se souvenait, celle qui devait aimer à faire tomber et couvrir ces hommes qui débarquaient plus couillons que leurs bouquets. Voilà un an maintenant que j’ai amené des fleurs à Rose. Un an que j’aime bien passer mes journées avec son mari aussi, pour ce drôle de lien qui nous unie.
Rose elle a eu le résultat de son retour aujourd’hui. C’est revenu dans les pétales, les ganglions. Mon téléphone a sonné au bureau, elle respirait mal encore. Elle a fait un long silence aussi. J’ai fait pareil, longtemps comme le temps qu’il faut, puis j’ai tenté de me souvenir ce que j’avais écrit, il y a un an… elle me l’a rappelé!
“Je sais que vous le pouvez!”
Parait qu’elle va ressortir la carte, faut toujours laisser faire pour les fleurs, de m’occuper de son jardinier suffira pour quelques semaines. Il y a aussi pour les assurances-médicaments. Sinon ce sera des centaines de dollars par mois. Puis une maman, depuis quand ça dépense pour vivre? Son vieux a passé la porte, on a fumé deux clopes en silence.
Je suis revenu ce soir, revenu pour réaliser que de ce métier, ce que j’avais oublié depuis si longtemps, c’est qu’en bout de ligne, la reconnaissance nous vient surtout des femmes de ceux que l’on sert.
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