Et le mistral gagnant
Filed Under (La vie ensuite) by Exivrogne on 02-02-2008
C’est jamais facile ce genre de lettre fils. De toute façon tu ne la liras jamais, parce qu’elle est que pour moi et quelques centaines de voyeurs qui se traînent l’attention par ici. C’est pas trop la mode non plus remarque. À l’endroit où je te l’écris, dans ce royaume de supers-mamans et de papas rigolos, c’est même un peu gênant. Faut que je te dise qu’ici et un peu partout où je clique, c’est un peu moche de constater combien je me sens à côté de mes pompes. Je vois tout plein de photo de ventres sur le point d’exploser, de mamans qui ont tous les mots pour leur petit dernier, de papa qui racontent leur mistral gagnant, puis il y a moi, qui a jamais eu la paternité plus simple que le bonheur, je te l’ai jamais dit, mais en dehors de tes yeux et les sueurs du coeur de la fêlée, j’ai jamais eu le bonheur facile.
Je n’ai pas crié très fort quand tu ne m’as pas choisi, j’ai appris bien avant ton âge comment regarder droit dans les yeux quand le coup portait. Baisser les yeux aurait fait plus mal que la blessure. Je t’ai laissé choisir d’aller voir le père-noël plutôt que de venir nous vivre, t’ai laissé appeler tes copains quand j’étais prêt à te construire un rêve en légos, t’ai laissé aller dévaliser les magasins avec mamie quand j’avais envie qu’on joue les mecs, t’ai laissé me mentir quand je savais qu’au fond, tu allais faire ton bagage malgré ta promesse de revenir.
J’ai pas hurlé quand j’ai compris que nos vies étaient différentes. Pas hurler pour chialer, je sais même pas t’engueuler. À quoi bon te raconter que les choses valent pas le papier qui les emballe, qu’elles sont aussi fragile que ça aussi, que ça vaut pas les 20 heures de merde pour le soulagement de les acheter. Puis t’es comme ton père de toute façon, droit comme un homme devant sa mère, prêt à fendre la terre pour lui en sortir un espoir. Je vais faire différent du mien, quand t’auras réussi, le nez sur ton but, je vais te dire combien je suis fier de toi.
J’aimerais aimer le hockey! Autant que j’aurais aimé aimer la chasse pour passer une seconde dans les bras de ton arrière-grand-père, je me suis tellement détesté de pas être foutu de décrocher un poisson d’une ligne, à chaque fois me suis maudit les yeux dans les godasses, y’a que quand je m’en prend à moi que je baisse les yeux. Ton grand-père pêchait comme pas un, mes frères aussi, moi je dessinais, chez-nous les artistes on leur promettait les demis sous-sol, je suis tellement content que tu sois nul en dessin, comme ça au moins, tu risques pas comme moi de réussir dans ma profession.
Puis ton beau-père et toi vous êtes craquants. Il a l’instinct du fils. Il trouve ce que je sais pas, a les mots qu’il faut, il s’amuse même par terre, là où j’ai passé la moitié de ma vie. C’est pas de l’ironie, c’est même du fond du coeur, il est ce que je te souhaitais de mieux, ta mère a toujours su te donner ce genre de trucs. Je suis nul à trouver ce qu’il faut, et toi pour trouver les moments. Je te fais tout plein de pages blanches dans l’agenda de ma vie et je les tourne souvent sans y avoir rien écrit.
Je compte plus les trucs que j’ai tassé dans l’espoir de toi. C’est fou ce qu’un alcolo fait pour éradiquer la honte. J’ai mis tous les nez rouges qu’un clown peut mettre pour t’arracher un sourire. J’ai fait tous les kilomètres à reculon pour que tu saches que je t’aime. Maintenant je me fais vieux. Toi t’y crois pas. Tu sais, quand on a vider les mares de cognacs sur lesquelles j’ai ramé ma brosse, on a deux an pour le prix d’une. Chaque année je perds un collègue alcolo, même sobre on arrive pas à mourir de vieillesse. On l’a bien cherché dirait ta mère. Le dernier pote c’est Pierre, il avait presque pas 50 ans.
On a dit non au Westfalia, à la maison en acadie, à la vie sans les boîtes de trucs, puis à la vie avec tous les trucs que tu aimes, puis chaque fois, le téléphone ne sonne plus pour douze dodos, dès que t’as passé la porte de nos deux jours. L’ami d’un ami a fait un ACV aujourd’hui, c’est la vie qui en peut plus et qui vous explose à la tronche. Il a tenu le coup alors il sait plus parler, il marche plus tant qu’à faire. Puis il y a un ami mon patron qui m’a dit, “quand ce sera fini pour vous monsieur ici avec nous, je pourrais vous suggérer Kujuak, bien sûr si votre femme, vos enfants… j’ai vu le westfalia, la maison en acadie, me suis demandé si je voulais dire non encore cette fois, là où encore, près ou loin, tu ne me suivrais pas de toute façon. Là où, près ou loin, il me serait de toute façon inutile de quémander de toi.
