Pour en parler et parce que ça risque d’arriver souvent, on va l’appeler Renaud. Renaud on l’a connu dans une sorte de hasard. Renaud c’est un ado, son père est mort il avait 10 ans, sa mère tire le diable par la queue depuis. Parfois elle se met le nez dehors, où elle cherche un coeur, puis la queue d’un autre diable arrive, les diables qui veulent bien tirer mais jamais dormir là, les diables qui partent sans jamais déjeuner avec Renaud.
Renaud il avait toutes les raisons pour enmmerder la vie. Il pourrait faire tout un tas de trucs débiles et aurait toutes les excuses du monde pour se mériter la compassion des autres. Sa mère l’habille au sous-sol de l’Église où elle passe envoyer chier le bon Dieu des autres, elle va trimer dur à la boutique parce qu’elle veut pas le salaire du premier du mois, elle ramasse un panier de Noël pour le réveillon qu’elle se fait seule avec Renaud, puis tire encore un coup un autre diable, quand Renaud va faire son tour, se mettre le nez dehors.
Dans ce temps-là Renaud il se pointe souvent ici. Alors il faut nourrir Renaud. Il part avec des livres, il demande des chansons aussi. Parce que à seize ans il sait Brel, Bécaud, Aznavour, il sait aussi Lefrançois, Félix, Ferré. Il sait le jazz, il sait Parizeau, il sait aussi Landry, il lui a même serré la main au premier, dans une assemblée politique de ce parti qui selon lui comprend mieux que personne ce qu’il vit. Dans ce temps-là, alors, il repart avec “Le Tricheur” de Lisée, il se le fait en une semaine, il revient en haïssant Bourassa, en maudissant Parizeau, en emmerdant les dix ans qui lui ont cruellement manqué pour changer un peu le monde. Dans ce temps-là comme d’autres péquistes, il se tourne vers les morts, les Lévesque et les Bourgault, on est tellement moins maladroits six pieds sous terre.
Alors il revient à la maison, se branche sur MSN, puis fait tilter l’ivrogne. Il a toujours deux ou trois questions, les mêmes qu’il poserait à son père. Dans ce temps-là je me rappelle ma phrase d’en haut, c’est même pas juste moi et son père, on est moins con six pieds sous terre.
Renaud: Quel livre t’as le plus marqué toi?
Ivrogne: Je vais me faire un café et bien réfléchir, pour pas te dire n’importe quoi!
Renaud: J’ai hâte 
J’en ai mis du temps Renaud. C’est parce que je déteste le clavardage pour les trucs importants. J’avais envie de te parler des livres de Grand-Père, ses condensés de Reader’s Digest qui sentait son tabac et qu’il lisait en suivant chaque mot de l’index. J’avais envie de te parler du livre d’éducation sexuelle que me filait ma mère pour rien avoir à m’expliquer, j’en bouffais les images. J’avais envie de te parler du Gros Livre, celui-là qui a fait que j’ai su que je buvais autrement et que j’allais finir par en crever. Alors je t’ai dit ce que tu attendais, je t’ai dit “Le Vieux Chagrin” de Jacques Poulin. Je t’avais dit l’essentiel mais j’aurais voulu te dire pourquoi. T’allais te coucher, alors j’étais fourré.
Alors je vais te le dire ici. J’ai aimé le Vieux Chagrin parce que j’ai aimé Poulin. Parce que je voyais enfin quelqu’un pour qui le bonheur avait rien de facile. J’ai aimé Poulin parce que son mec était toujours gentil, il avait une vie à faire à trouver le sourire alors que le vent lui quittait jamais le visage. J’ai aimé Poulin comme j’aurais aimé que tu l’aimes, pour que tu saches que les gens comme nous on un truc qui s’appelle un vieux chagrin, qui pourrait se libérer dans une écriture ordinaire mais astucieuse, et je t’aurais alors menti. Ni moi ni Poulin ne sommes libéré, ça fait bien 7 livres qu’il souffre, alors que moi, des billets plus tard, le bonheur est encore une tâche un peu ardue.
Ah! Je voulais te dire, je l’emmerde parfois ta curiosité!
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