Bille en tête
Filed Under (Ex-Ivrogneries) by Exivrogne on 14-01-2008
On vous a déjà raconté l’histoire de Renaud, cet ado qui traine dans notre salon, dans notre frigo, dans notre messenger, dans notre coeur, aussi, pas mal. Si vous vous souvenez pas il serait bien de repasser ici, ce sera utile pour la suite. Vous avez le droit d’être paresseux et de continuer quand même, mais allez pas ensuite m’en vouloir de n’y rien comprendre.
Pour lui faire voir plus de pays que son ghetto de pauvreté lui cache souvent, j’ai accepté samedi matin de l’amener avec moi pour aller cueillir fils près de Montréal. Puis comme ces temps-ci, il se rappelle pas mal la mort de son père, il invente en même temps toute sorte de trucs pour passer du temps avec moi et son désir de faire 5 heures de voiture était pas du tout étranger à ce manque un peu cruel qu’à Renaud d’une présence masculine signifiante. D’ailleurs pour la signifiance, me semble qu’il aurait pu trouver mieux, mais ça c’est une toute autre histoire.
Alors le Renaud il a pas perdu une seconde, il me parle de ses rêves, de ses déceptions, de ses amours, de ses coups de coeurs, de ses femmes qui le retournent, les plus vieilles encore plus, de l’angoisse du métier à choisir, de la putain de pauvreté, de sa mère qui va prendre un an de plus cette année, de cette manie qu’a Renaud depuis la mort de son père quand il avait dix ans, de presque remercier Dieu chaque fois que sa mère prend un jour de plus les deux pieds sur terre.
Alors je lui réponds en rafale aux questions d’ado en rafale. “Renaud, la vie est une salope, mais elle est d’abord une femme. Capricieuse et belle, qui t’offre que ce que tu peux lui offrir, tant que fidèle, la vie est une femme Renaud, avec cette drôle d’habitude de partir aussi, sans trop dire quand, pour amener avec elle ceux que tu aimes.” Il a compris, on allait chercher mon fils pour le week-end.
“Puis pour le métier Renaud, c’est le contraire d’une partie de fesse, souviens t’en. C’est pas parce que tu le fais bien que tu aimeras le faire!”
Renaud il voudrait présider un pays et conduire des camions. Je l’ai même pas engueulé. Je me suis allumé une clope en voulant vivre en même temps.
Je lui ai parlé de son permis de conduire, son temporaire, celui qu’il devait aller chercher depuis des lunes et qui traine comme un ado qui a une décision à prendre. C’est à cause de la pauvreté qu’il a remis aux calendes grèques. “Je t’avance l’oseille et tu déneiges la cour!”, on venait de régler pour l’essentiel. Quelques mois avant, il avait demandé à la Fêlée, comme les ados savent risquer le tout pour le tout, s’il pourrait pratiquer sa conduite dans notre auto neuve. On avait fini par acquiescer. Maintenant que son permis devenait possible, Renaud a remis la tête dans les nuages, a continué d’y fouiller les bouts de ouates du paradis, tout d’un coup que son père lui ferait un sourire de là.
Je l’ai pas engueulé. Je lui ai pas dit de cesser de fouiller. Je lui ai même pas raconté que j’haïs novembre depuis que je cherche dans le ciel, à son âge je le faisais, mon grand frère, mon premier fils, ma grand-mère et son mari, plein d’autres que le ciel bleu a déraciné de rêves sur terre.
Je me suis seulement demandé comment il pouvait être aussi gonflé de rêves, encore. Puis hier, en allant me faire la salle de bain, bien assis sur le haut trône, un des seuls plaisirs qui restent aux cons comme moi devenus adultes, je me suis mis à relire “Bille en tête” de Alexandre Jardin, Renaud me l’avait ramené samedi matin, je lui avais prêté pour garnir un peu sa culture boulémique. “Je savais que la mienne [la vie] était en train de naitre et qu’elle serait à coup sûr, moins sinistre.” écrit Jardin. J’ai compris, c’était la faute à Jardin. Il m’avait fait le coup quand j’avais l’âge de Renaud, avec “Fanfan”, pour aimer les femmes. J’aime ma fêlée que je me suis mis à repenser, et c’est un peu la faute de Jardin.
