De Paule, de ses seins et mes autrefois
Filed Under (La vie ensuite) by Exivrogne on 08-07-2008
Bonsoir Fils,
Celui-là sur les femmes je devais pas te l’écrire tout de suite. C’est une lettre à propos des filles qui devait prendre encore quelques années à t’arriver. Mais bon. Tout va si vite. Puisque ta mère vient surement ici, elle la gardera pour quand elle trouvera que ce serait bien que tu la lises. Et c’est pas toi, enfin presque, c’est tout le monde autour qui pousse plus vite que j’arrive à suivre. C’est des garçons qui ont presque ton âge et que je vois vandaliser des maisons de petits vieux, c’est des filles qui pourraient être de ton école, qui s’habillent comme certaines celles que j’ai connu dans des nuits plus sombres que celle de mort de ton grand frère.
Je te l’écris parce que j’ai aimé la vie. Il faudrait que tu le saches, c’est important. Je te l’écris au passé parce que je l’aime autrement, mais je veux que tu saches que je l’ai beaucoup aimé. Je veux surtout que tu vivent avec moi quelques moments d’adolescence, que tu les vives avant que je te vois les vivre toi-même.
Quand j’avais ton âge je devais marcher pour aller à l’école. On passait par un boisé, c’était plus court. Dans ce bois il y avait des arbres, assez solides pour faire une cabane, assez hauts pour nous cacher, assez denses entre-eux pour que l’on soit à l’abri de tous les cons de grands. Il y avait un de ces grands que sa mère avait dû attraper, à moins que pire ce soit son père, enfin un grand avait dû balancer une boîte de Playboy, c’était une "revue de femme tout nue" qu’on disait.
On l’avait gardé précieusement. C’était différent un peu des dictionnaires, c’était des photographies, pas des peintures, de vrais seins, pas des drôles de balles peintes, si drôlement ronde qu’elle semblaient ajoutées des années plus tard. C’était de vraies femmes, avec un triangle bien fourni sous le nombril, c’était sûrement là pour pas qu’on sache, mais bon, après quelques regards, on en a convenu que c’était bien là des filles.
C’était différent un peu des dictionnaires, c’était des photographies, pas des peintures, de vrais seins, pas des drôles de balles peintes, si drôlement ronde qu’elle semblaient ajoutées des années plus tard.
Ah les filles! Tiens il y avait Geneviève quand j’avais ton âge. La même que quelques années plus tard. Belle comme des sourires d’ange dans ses longs jeans de cinquième année. Les mêmes qu’en sixième après, juste mieux remplis, juste plus serrés. Un mot passé entre les pupitres, "veux-tu passer la soirée avec moé!", un mot pas intercepté par un imbécile qui l’aurait lu tout haut, la journée parfaite que je te dis. Une Geneviève qui le déplie, mes mains qui tremblent, mon coeur qui veut se pousser en battant jusque dans mon coffre à crayon carreauté, moi qui fixe le tableau, qui regarde en coin la Geneviève qui sourie, puis moi qui en a marre du temps, qui s’en veut déjà de son audace, puis le papier qui revient, gribouillé, mouillé de nos peurs, Geneviève gribouillait "oui" mieux que toutes les filles de l’école et de l’autre aussi.
La même Geneviève le soir, une chance parce que nos mères auraient pu nous refuser de sortir, fallait bien faire ses devoirs en mon temps. Elle qui arrive un peu en retard avec Chantale, Sébastien était content. On a mis une heure avant de partir pour rentrer chacun chez-soi. On a tout juste eu le temps de s’inviter pour une patate, elle m’a donné un premier french. C’est drôle avoir deux langues, maintenant c’est obligé pour vivre, mais dans ce temps-là, c’était bon comme le printemps de cet hiver.
On a plus revu Geneviève. C’est une manie au secondaire. Puis dans mon temps les parents décidaient de déménager, on braillait pour les amis perdus, mais on braillait pas trop fort, la mère braillait déjà de la job du père perdu, on allait pas en rajouter en voulant pas déménager. On suivait. Geneviève a fait pareil. Paule est arrivée. Paule c’était des jambes, que des jambes. Tellement de jambes qu’on se demandait ou commençait le dos. Paule avec ses belles joues rondes, son nez pointu rajouté, ses pomettes pour la gêne et ses petits seins pour fêter l’école.
Et ton père de son petit papier, semé dans la fente du casier de la Paule, l’audace qu’on peut plus refuser, embarrée jusqu’à la honte et le coup du destin, jusqu’à Paule, Paule qui rira ou rougira, devine donc ce que j’espérais. 3 heures de cours à attendre, une récré à chialer qu’elle doive pas retourner au casier, du bonheur à coups de coeur qui se déguisait en crainte incontrôlable.
Paule écrivait pas de oui, elle arrivait avec sa gang. Dans ce temps-là, une fille qui recevait une demande, elle se ramenait avec la gang, la gang qui suivait derrière, une volée d’oies blanches de pureté entre des nuages de casiers gris. Le pas déterminé, les rires à peine dissimulé, aucun procès ne ressemble au plaisir de la sentence des filles de mon temps. Paule qui me dit oui, avec son haleine de barre Mars, Paule, ma Paule aux joues rondes.
Paule après des semaines de Paule. Des soirées de sous-sol avec son papa dans la pièce à côté, son père un homme d’établi, de vertus aussi je pense, celle que je connaissais pas, j’étais mieux de les apprendre par un autre que lui. Paule avait belle salopette de jeans. Si elle s’étirait un peu les jambes, on voyait ses bas roses puis son beau mollet foncé. Paule savait bronzer. Paule aussi embrassait longtemps. Les lèvres engourdies mon grand, j’pense même qu’elles enflaient à force d’embrasser. J’en profitais pour respirer sa drôle d’odeur de peau de soleil, Paule en prenait comme on mange des bonbons.
Oh! J’étais pas con! Je montais doucement la main. Très doucement. Il fallait être attentif. Tout était dans la permission. La hanche était pas donné facilement, encore moins la fesse. Se rendre là d’une main était un parcours bourré de joie, d’écoute, d’attente, d’écoute, de rythme. Quelle trip mon grand! Fallait sentir si le baiser changeait, si elle se tassait un peu, ce qui alors aurait voulu dire d’attendre. Ce qui, surtout élevé comme je l’ai été, avait affaire à être entendu!
Chaque bout de Paule a été parcouru sur des mois d’attentes. Sur des soirées à sentir si oui ou non je pouvais un peu avancer. Me croirais-tu si je te disais qu’au cinéma, je passais une main sur son épaule, étirait un peu le pouce et si je touchais la bretelle du soutien-gorge, alors j’attendais, sans bouger, voir si elle allait reculer… Des minutes de douce angoisse et de bonheur qu’il aurait jamais fallut perdre.
C’est ce même pouce qui calculait, en avançant comme on sort d’une tranchée ennemie, c’est ce pouce donc qui devait presser doucement sur le devant de l’épaule, près de la bretelle, en bougeant doucement, et en se demandant si c’était encore de l’épaule, ce moëlleux de Dieu, ou si c’était pas plutôt un sein de Paule, un vrai, pas glacé froissé au papier ou de peinture d’autres siècles, non, un vrai. Rien n’égale la patience qui mène au confort entre l’épaule et le bonnet des brassières.
Ça a été mon adolescence ça mon grand. Son beau début. Ces années ont été les plus belles. Je te les souhaite. Il te faut avancer doucement, même si tout t’es montré sans que tu doives rien demander. Il te serait utile d’attendre. D’avancer doucement. De prendre, pour la première fois, chaque pouce de peau découvert. T’es chanceux surtout, maintenant que toi, tu comptes en centimètre! Que rien n’aille plus vite que le bonheur qu’on ressent.
